Bilan de notre étape en Inde et réflexions sur la pratique de l’infanticide féminin (par Marion)

1 mois et demi après, Marion revient sur notre étape indienne pour vous parler de son expérience de voyage en solo et surtout des Indiennes !

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Difficile de résumer 4 semaines passées  en Inde  en quelques paragraphes. Pour être honnête, ce texte me paraissait au départ si laborieux qu’il s’est un peu fait attendre…

Heureusement, Aymeric avait su trouver les mots pour vous raconter cette Inde fascinante, vibrante, stimulante, éblouissante que nous avons découverte et tout de suite appréciée.

Je ne tenterai donc pas un nouveau carnet de route. Il n’aurait d’ailleurs que peu d’intérêt, car même si j’ai voyagé sans les garçons en Inde, mon expérience sur la route en tant que femme n’est pas si différente de la leur. Ni davantage protégées, ni particulièrement menacées, les femmes occidentales doivent certes intégrer certains risques sécuritaires à leur agenda et prendre plus de précautions qu’un homme, ne serait-ce que pour leurs déplacements de nuits, mais cela vaut (malheureusement) pour de bien nombreux pays.

Comme impression de voyage, j’ajouterai simplement au récit précédent la brutalité des écarts entre les différents groupes sociaux, qui m’a marquée ici beaucoup plus qu’ailleurs. Ces écarts si colossaux qu’ils paraissent bien souvent infranchissables, et le mépris social banalisé et ambiant qui les accompagne. Ce n’est pas le beau côté de l’Inde, c’est quelque chose dont on aimerait ne pas être témoin, qui dérange, qui fait réagir, bien plus selon moi que les odeurs d’urine au soleil, aussi désagréables soient elles.

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Mais laissons maintenant aux femmes indiennes la place de sujet principal de ce texte. Parce qu’après tout, elles sont, un peu comme les Ethiopiennes et les Iraniennes, une des raisons d’être du Projet 51, tant il nous semblait intéressant d’aller voir par nous-mêmes ce que signifie être une femme aujourd’hui dans ces coins du monde.

Malheureusement, encore une fois, et plus encore que pour les femmes mauritaniennes, vous parler de la femme indienne s’annonce compliqué. C’est simple : il est quasiment impossible de généraliser quoi que ce soit quant aux conditions de vie de la femme indienne tant celles-ci varient selon sa caste, sa classe sociale, sa religion, sa région, sa situation familiale, sociale et économique.

D’ailleurs, notre fidèle Guide du Routard affirmait qu’il n’était pas possible de dire ce que signifiait « être une femme en Inde », en dehors du fait qu’au moins dans sa catégorie sociale, elle reste une citoyenne de second rang. Pas très optimiste, pour cette fois, notre Routard…

Même en tant que femme, et même si les femmes sont plus nombreuses dans les rues qu’au Bangladesh, je n’ai eu que très peu d’interactions prolongées avec des Indiennes, et les garçons aucune interaction notable. Mine de rien, ça en dit déjà assez long sur la place des femmes dans la société indienne…

Alors oui, on a opté pour une vision positive de l’Inde dans nos premiers textes, et on continue à y croire au fond de nous, mais en ce qui concerne ses femmes on se doit aussi d’être réalistes, même lorsque ces réalités, quasi inaccessibles à la plupart des visiteurs, heurtent l’image du pays.

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En effet, en trompe l’œil, l’Inde connaît des cas de réussites féminines. L’exemple sans cesse recyclé en la matière, c’est celui de Madame Indira Gandhi. Assassinée au pouvoir en 1984 suite au conflit avec la communauté sikh favorable à l’indépendance du Penjab, elle a été Premier Ministre à deux reprises. C’est vrai, elle, mais aussi d’autres femmes de l’élite indienne, ont pu occuper de hautes positions.

Mais à quel % de la population appartiennent-elles ? Peut-on vraiment croire plus d’une minute qu’elles sont représentatives des 51% dont on veut vous parler ?

Indira Gandhi, même si elle n’a aucun lien de parenté avec LE Gandhi que tout le monde connaît, n’est ni plus ni moins que la fille  du célèbre Jawaharlal Nehru, l’autre « père » de l’indépendance indienne. En cela, elle n’est qu’un autre élément, certes féminin, de la « machine » Nehru qui a monopolisé le pouvoir pendant 37 années quasi consécutives.

Mieux que ce cas particulier, je pense qu’un chiffre et une pratique nous obligent à faire face aux réalités de la condition des femmes indiennes.

Depuis maintenant 9 mois, on vous raconte la vie des 51% de l’humanité des pays qu’on traverse, mais en Inde on estime qu’il « MANQUE » environ 50 millions de femmes dans la population. Un « manque » qui fait que les femmes indiennes sont loin de représenter les 51% de la population indienne, et que leur proportion diminue de plus en plus.

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Alors, d’où vient ce « manque » ?

Bien sûr, rien de « naturel » ne permet d’expliquer que les femmes indiennes mettent à ce point plus de garçons au monde que les femmes du reste du monde.

Ce « décalage » réside entièrement dans l’infanticide féminin, c’est-à-dire le fait de tuer les filles avant, à ou après la naissance, de sélectionner de manière délibérée la naissance et la vie des garçons.

En moyenne, au niveau mondial, il naît 105 garçons pour 100 filles. En Inde,  ce ratio est de 109 garçons pour 100 filles, avec de bien tristes records dans certaines villes ou régions.  Dans l’Haryana, un Etat du Nord parmi les plus touchés par ce phénomène avec le Penjab, l’Etat de Delhi et le Rajasthan, en 2011 on ne comptait que 861 femmes pour 1000 hommes.

 Comment s’organisent des pratiques d’infanticide féminin à grande échelle ?

Concrètement, certains couples préférant donner naissance à un garçon plutôt qu’à une fille pratiquent des avortements tardifs (voire très tardifs) dès que l’échographie révèle le sexe de l’enfant. Contre toute attente, ceux-là sont majoritairement des couples aisés, éduqués, urbains.

Les autorités indiennes ont pourtant réagi pour contrer ces pratiques qui semblent d’un autre âge et qui ont pourtant si bien su tirer profit des nouveaux moyens technologiques. La pratique des tests de détermination du sexe de l’enfant est tout bonnement et simplement interdite et punie par la loi depuis 1974. Aucun établissement de santé, aucun médecin, n’est censé les  pratiquer. J’ai eu l’occasion de me rendre dans une clinique à Kolkata et de constater sur les murs des panneaux rappelant cette loi. Assez éloquent…

Malheureusement, la corruption et la facilité à se procurer le matériel nécessaire à la pratique d’une échographie aidant, des médecins peu scrupuleux et des cliniques privées itinérantes continuent à pratiquer ces tests à l’abri des regards, et à organiser les avortements à la chaîne qui s’en suivent.

Certaines cliniques proposent même des  « packages » échographie et avortement du fœtus fille pour moins de 5.000 roupies (65 €). Même des familles modestes préfèrent parfois dépenser ces sommes plutôt que d’avoir une fille. Certaines publicités, très connues des populations bien qu’interdites, vont jusqu’à adopter ce slogan obscène : « mieux vaut dépenser 5.000 roupies (ou 500 roupies, selon les versions) maintenant que 50.000 roupies plus tard » (pour payer une dot au moment du mariage).

Existent aussi d’autres « méthodes » pour les couples malgré tout trop pauvres pour ce type de « sélection ». Elles sont toutes des plus cruelles : tuer la petite fille à la naissance (étouffement, noyade, absence totale de soins, alcoolisation en vue de provoquer une diarrhée mortelle, etc.), ou la laisser mourir à petit feu dans ses premières années de vie.

Moins nourries, moins soignées, plus maltraités que les petits garçons aux côtés desquels elles grandissent, entre 1 et 6 ans leur taux de mortalité est trois plus élevé, alors qu’en temps normal le taux de mortalité des garçons est supérieur, ce qui atténue le déséquilibre démographique lié à leur surreprésentation à la naissance.

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Pourquoi l’infanticide féminin en Inde ?

Un proverbe indien particulièrement révélateur : « élever une fille, c’est arroser le jardin du voisin ».

Et oui, c’est la faille d’un système où la famille de la fille paye seule  la dote à la famille du futur mari, dans une société où le mariage est un élément incontournable de la vie, dans une société où les valeurs matérialistes et consuméristes qui progressent ces dernières années font très significativement augmenter le montant des dots.

Bizarre, quand on sait qu’en théorie (et seulement en théorie) le versement d’une dot est illégal depuis 1961. Bizarre, quand on n’observe pas ce type de « sélection » dans les pays, y compris pauvres, où la dote est payée par la famille de l’homme…

C’est aussi la faille d’une société où la « lignée » de la famille se transmet exclusivement par les fils, au niveau du nom comme de l’héritage. Anecdote parlante : au moment du mariage, on souhaite à une femme de mettre au monde des fils, mais aucune fille, qui serait un signe de malédiction, de honte.

Fait révélateur : on observe une forte pratique de l’infanticide féminin dans les régions du Penjab et du Rajasthan, pourtant parmi les plus riches d’Inde car les mieux dotées naturellement. Là-bas, la richesse tient à la possession des terres agricoles, et une famille peut perdre toutes ses terres en une génération si la mère donne naissance à des filles plutôt qu’à des fils…

Enfin, c’est la faille d’une religion, la religion hindoue, où, traditionnellement, c’est le fils qui embrase le bûcher funéraire de ses parents, faute de quoi leur âme ira de réincarnation en réincarnation, sans jamais trouver le repos éternel du Nirvana. Les filles, les femmes, même en 2016, n’ont pas le droit d’assister à ces cérémonies.

On a pu le constater à Varanasi. Les femmes sont présentes quand le corps est porté à travers les rues jusqu’à son lieu de crémation, puis s’éclipsent, sans pouvoir assister à la suite des rituels au bord des Ghâts…

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 Quelles réactions face à cette pratique ?

En Inde comme à l’international, l’infanticide féminin reste un sujet mineur, alors que la question des castes, par exemple, attire au moins autant l’attention des médias et du grand public. D’ailleurs, quand on aborde le sujet, on retombe parfois sur une des critiques les plus courantes commune avec l’excision : il s’agirait d’un épiphénomène.

Mais comment parler d’épiphénomène quand on observe un tel déséquilibre démographique ?

Comment parler d’épiphénomène quand les effets de cette pratique en Asie suffisent à faire mentir notre nom « Projet 51 » ?

Au niveau mondial, alors que les femmes étaient encore largement majoritaires jusqu’à la moitié du 20ème siècle, et qu’elles le sont encore aujourd’hui en Europe, elles sont de plus en plus minoritaires en Asie, où leur surmortalité et les avortements ciblés pèsent lourd dans le déséquilibre entre les sexes.

L’Inde et la Chine étant de loin les deux Etats les plus peuplés de la Planète et ceux qui pratiquent le plus l’infanticide féminin, cela suffit à faire que, toutes catégorie d’âges confondues, les femmes ne sont plus légèrement majoritaires au niveau mondial, même si elles le redeviennent encore après 40-50 ans en raison de leur durée de vie plus longue. Selon les estimations actuelles, le déficit de femmes pourrait atteindre 200 millions en 2025.

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Note d’optimisme, les prises de position publiques de certaines personnalités indiennes permettent au débat d’éclore.

Depuis 2014, le Premier Ministre indien, Narendra Modi, a débuté une véritable croisade contre l’infanticide. Il a lancé la campagne « Save girls, save the girl child » (Beti bachao, beti padhao), il a décrit le foeticide féminin comme une « maladie mentale », et il a mentionné la « terrible crise » que pourrait engendrer un tel déséquilibre démographique.

Aamir Khan, célèbre acteur bollywoodien, a quant à lui utilisé son talk-show sur la télévision indienne pour lancer un message contre cette pratique. Sa toute première émission avait alors été suivie par 400 millions de téléspectateurs, soit un Indien sur trois !

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Malgré tout, il faudra plus, beaucoup plus de mobilisation pour que cette pratique recule, et probablement des changements de fond dans la société indienne, notamment au niveau de la dot.

En attendant, aujourd’hui, entre 1 et 6 ans, les petites filles ne sont que 914 pour 1000 petits garçons (alors qu’elles sont 927 à la naissance), et toutes catégories d’âge confondues on ne compte que 940 Indiennes pour 1000 Indiens. Ces chiffres vont en s’aggravant d’année en année, et la baisse du nombre d’enfants par femme n’arrange pas forcément les choses puisque l’enjeu de la sélection est exacerbé quand les femmes ont techniquement moins de probabilités de mettre au monde des garçons.

Conséquence logiques de ce déséquilibre croissant : les hommes ont de plus en plus de difficultés à trouver une épouse, notamment les plus modestes. La frustration liée au célibat (dans une société qui ne l’accepte pas) contribue à faire augmenter le nombre de viols, l’ampleur de la prostitution, des réseaux de trafic d’êtres humains qui font venir des filles  des régions où l’infanticide est peu pratiqué ou des pays limitrophes (Népal et Bangladesh notamment)…mais aussi des pratiques de polyandrie, lorsque des frères choisissent par exemple d’épouser une femme commune.

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Mais au-delà du déséquilibre démographique et de ses effets, les filles, les mères et les femmes, il ne faut pas l’oublier, restent les premières victimes de l’infanticide féminin, les premières victimes de la société indienne.

Toutes ces petites filles qui n’auront pas eu la chance de vivre, parce qu’elles ont été avortées ou parce que leur existence a été délibérément écourtée.

Toutes ces mères qui subissent une pression familiale énorme pour mettre au monde des fils, qui doivent se résoudre à des pratiques qu’elles rejettent parfois et qui sont exposées aux violences domestiques (très très nombreux cas de brûlures à l’acide liées à des problèmes de dot ou d’absence d’héritier).

Toutes ces femmes qui, dans certains coins de l’Inde, resteront toute leur vie durant celles qui auraient dû naître « garçon ».

Alors, la situation sera en voie d’amélioration quand, dans les villages où l’infanticide est actuellement pratiqué à grande échelle, on ne pourra plus entendre les gens se réjouir de n’avoir pas été témoin de la naissance d’une file depuis belle lurette.

Quand, quelle que soit la classe sociale de l’Indien en face de vous, il ne pourra plus avoir à l’esprit cette métaphore qui existe en hindi : « If you have two sons, it is like having two eyes. If you have one son, you are half blind. If you have two daughters, you are totally blind. ». (Avoir deux fils, c’est comme avoir deux yeux. Avoir un fils, c’est être à moitié aveugle. Avoir deux filles, c’est être totalement aveugle.)

Et si on voyait aussi l’avenir de l’Inde à travers les yeux de ses femmes, et pas seulement de son développement économique exponentiel ?

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