Notre semaine au Caire vue par Marion

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En tant que femme, cette étape laissera dans mon esprit un souvenir bien plus particulier que les précédents capitales africaines de notre itinéraire.

Si je fais abstraction de ce qu’être une femme implique au quotidien en Egypte, j’ai réellement apprécié cette ville vibrante, stimulante et aux multiples visages.

Plusieurs mondes semblent parfois séparer ses différents quartiers et leurs habitants, une diversité intéressante à observer pour les voyageurs que nous sommes.
Dans le « Manhattan du Caire », composé des espaces de l’hyper centre situés le long des rives du Nil, on se retrouve au milieu d’un flot de voitures luxueuses (parfois même conduites par des femmes), de bijoutiers, couturiers, restaurants internationaux et hôtels dont le standing égale celui des meilleurs établissements de nos villes occidentales.
Dans les quartiers populaires cette fois, les vendeurs de rue occupent les trottoirs et les moindres places publiques, l’hygiène laisse à désirer, le surpeuplement et le niveau de pollution catastrophique de la métropole deviennent difficiles à oublier pour qui se déplace à pied.
Dans le Vieux Caire, seul quartier copte et juif, avant tout résidentiel et occupé par de nombreux et anciens édifices religieux, règne une ambiance unique, subtile mélange de tranquillité et de forte vigilance quant aux risques terroristes.

Et puis, une fois n’est pas coutume en Afrique, il faut bien l’avouer, Le Caire est une ville historique où les activités culturelles en tous genres ne manquent pas. En tant qu’européen on n’est finalement pas tant dépaysés quand on ressent en plus assez largement l’influence du tournant haussmannien dans l’agencement de la ville et l’architecture de certains de ses bâtiments.

Enfin, Le Caire, contre toute idée reçue, est une ville où il est même agréable de se promener, notamment après le coucher du soleil, quand les lumières des tours et panneaux publicitaires envoient leurs reflets dans le mythique fleuve du Nil et que la pollution semble s’évaporer.

Malheureusement, dur retour à la réalité, si les escapades nocturnes n’induisent pas les mêmes risques sécuritaires que dans beaucoup de grandes villes africaines, c’est une option dans les faits réservée aux hommes. Non, il n’y a pas de couvre-feu au Caire, mais la femme égyptienne est déjà tellement exposée au harcèlement sexuel la journée qu’une sortie non accompagnée à la nuit tombée serait perçue comme une ultime provocation et une prise de risque supplémentaire.

Or, il est peu probable qu’elle se rassure en se disant qu’on lui viendra en aide si elle n’est pas dans un endroit désert puisqu’une étude révèle qu’une majorité de personnes décident de ne pas intervenir quand ils sont témoins de scènes de harcèlement. Quels motifs avancent-ils ? D’abord le fait que la femme l’a provoqué (par son attitude, son habillement), puis que ce n’est pas considéré comme « vraiment grave » ou encore qu’ils ne se sentent pas concernés, avant de mentionner comme dernier motif la peur d’être également touchés par l’agresseur. Assez éloquent, non ?

Concrètement je n’ai jamais eu à être seule dans les rues du Caire la nuit, mais en tant que seule participante féminine du Projet 51, je dois reconnaître que je ne sais pas quelle stratégie j’adopterais si je devais vivre seule au Caire pendant plusieurs mois sans être enfermée tous les soirs après 21h ou confinée dans le quartier le plus aseptisé du pays.

Et même la journée, même en tant que femme occidentale, voyageuse, quasi constamment accompagnée, j’ai pu très vite ressentir une partie des discriminations qui touchent les femmes égyptiennes et le « problème » de beaucoup d’hommes égyptiens dans leur relation à la gente féminine.

Dès que nous quittions l’hyper centre peuplé d’élites internationalisés et de jeunes étudiants qui ont déjà une conception de la place de la femme moins réactionnaire, les regards pesaient sur moi. Aymeric a parlé de spectateurs d’un match de tennis, c’est très visuel et c’est exactement ce dont il s’agit.
Contrairement à des pays d’Afrique de l’Ouest où les hommes ont la réputation d’être de grands séducteurs et d’aborder facilement les femmes, j’ai ressenti ici une attitude beaucoup plus malsaine. Mélange assez glauque de frustration, d’excitation et de jugement de valeur.

En tant que femme on se remet forcément en cause. Toujours vêtue de manière sobre pour voyager en itinérance en Afrique, je n’imagine même pas ce qu’une femme « bien habillée » aurait à endurer dans cet environnement.
On devient rapidement assez vite cynique et affligée, à force de remarquer que des dizaines et des dizaines d’hommes, parfois plus vieux que votre propre père, se livrent à ce genre de comportements bestiaux à votre simple passage.
On tente d’éviter les regards, de parler trop fort dans la rue, de rire en public, mais la tension de ce type de situations rend parfois le silence difficile, surtout quand on a pris le parti d’en rire pour mieux les supporter !

Malheureusement, une écrasante majorité de femmes égyptiennes qui, elles, vivent ces situations au quotidien depuis leur plus jeune âge, n’ont plus la force d’en rire, encore moins d’y répondre. Même celles qui ne pensent pas que leur pratique religieuse implique un habillement particulier finissent dans la plupart des cas par adopter au moins le voile, parfois le voile intégral, simplement pour avoir la paix et se sentir en sécurité. Très logiquement, les femmes qui « résistent » deviennent de plus en plus rares et de plus en plus exposées à tous les phénomènes de harcèlement sexuel, des moqueries ou insultes sur leur passage, jusqu’aux viols, en passant par les attouchements dans les transports publics.

Aymeric et moi prêtions presque inconsciemment une attention particulière aux femmes non voilées. Souvent, je croisais leur regard et une sorte de complicité spontanée semblait exister, complicité malheureusement révélatrice d’un problème latent quant à la position de la femme dans la société égyptienne.

Chaque jour, être une femme au Caire signifie ainsi ressentir toute l’hypocrisie de la société égyptienne en ce qui concerne les droits et devoirs attribués à ses femmes, les jugements émis par les hommes quant à leur obligation de « pureté ».

Rien de plus simple en effet. D’abord, revenir en arrière. Dans les années 1960, les femmes se baignaient en maillot de bain sur les plages d’Alexandrie, ce qui est quasiment inimaginable de nos jours. Il y a 20 ans, le voile intégral était moins présent qu’aujourd’hui dans une ville comme Le Caire.

Ensuite, observer des scènes de la vie quotidienne dans les rues. Imaginez une femme portant un voile intégral qui, dans un restaurant populaire de quelques tables à peine, accompagnée de son mari, doit conserver cette pièce de tissu (qui ne laisse qu’une fine bande pour ses yeux) pour manger. On a connu plus pratique. Imaginez cette même femme marchant avec sa fille, d’une dizaine d’années, habillée elle de manière coquette, avec de petites ballerines roses, un jean moulant voire une jupe au-dessus du genou, un petit haut de princesse conforme aux dernières modes. Sur leur chemins se succèdent comme si de rien n’était des boutiques où l’on vend des burqas (tenue qui, selon certain(e)s, fera d’elle une femme respectable et respectée) et d’autres de la lingerie sexy. Le tout exposé sur les mêmes mannequins en plastique, à quelques mètres d’écart.

Pour rebondir sur ce qu’Aymeric disait, il est pour moi indéniable qu’on vend aux hommes égyptiens un certain idéal de beauté et de consommation calqué sur le modèle américain, idéal auquel la plupart d’entre eux n’auront pourtant jamais accès faute de moyens financiers.
Finalement, peut-être à cause de la frustration créée par l’incapacité d’atteindre cet idéal et l’écart avec son propre univers, ils exigent un tout autre comportement de leurs mères, femmes et sœurs que celui des femmes qu’ils admirent à longueur de journée à la télévision ou dans les vitrines…

Les restrictions des libertés des femmes égyptiennes ne se limitent bien sûr pas à leurs impératifs en termes de tenue vestimentaire.
Etre une femme au Caire, c’est aussi se retrouver très souvent en minorité, pour ne pas dire seule au milieu d’hommes ou non représentée dans l’espace public.

Dans la navette publique qui nous ramenait à l’aéroport, nous étions 2 femmes sur 29 personnes, proportion que nous avons régulièrement observée dans les wagons mixtes du métro ou dans certains bus urbains.
En une semaine, j’ai rencontré une seule fois une femme dans un café populaire. Elle était du quartier et avait un rôle de mère pour les jeunes autour d’elle qu’elle connaissait tous.
Après une femme qui tenait une petite épicerie et qui nous a aidés à trouver notre chemin, c’était la deuxième et la dernière femme avec laquelle nous avons pu échanger spontanément dans l’espace public en une semaine passée au Caire. Triste constat mais constat révélateur pour le Projet 51…

Toute généralisation excessive étant dangereuse, je tiens tout de même à finir en mentionnant l’hospitalité et la gentillesse de nombreux Égyptiens à notre égard en dehors des sites touristiques.

Je remercie tous les hommes qui se sont adressés à nous sans faire de distinction visible entre Aymeric et moi. Je remercie ce jeune homme qui n’a pas du tout insisté quand j’ai refusé de me joindre à la photo qu’il souhaitait prendre avec Aymeric. J’avais alors choisi d’adopter la même réponse négative spontanément à chaque fois que l’on nous sollicitait, afin d’éviter que les choses dégénèrent un peu comme cela nous était arrivé lors de nos premiers jours (mains baladeuses et tentatives audacieuses…).

Je pense à tous ces jeunes, dont certains ont probablement participé à la révolution en 2011, qui ont envie de plus de liberté, de moins d’hypocrisie, qui semblent prêts à accorder un réel statut social aux femmes et qui essaient de contourner le modèle imposé par leurs aînés.
Je pense aussi à ces jeunes femmes qui ont fait du voile un accessoire de mode qu’elles accordent avec le reste de leur tenue et qui ne les empêchent pas de se maquiller.
Je pense enfin à ces couples qui se retrouvent dans les jardins publics, seul espace où ils peuvent se fréquenter à l’abri des regards et jugements de leur entourage.

Espérons qu’ils aideront les femmes égyptiennes dans leur longue lutte pour l’émancipation plutôt que de grossir les rangs de partis politiques qui instrumentalisent la religion et les textes du Coran pour justifier l’injustifiable.

Dans un fascicule intitulé « Les femmes dans l’Islam » pris dans une mosquée, j’ai noté ce passage :
« Le mauvais traitement accordé aux femmes dans certains pays du Moyen-Orient ou dans certaines familles musulmanes est dû à des facteurs culturels que certains musulmans suivent à tort. En fait, beaucoup de gens confondent culture et religion, tandis que d’autres ne savent pas ce que leurs livres religieux indiquent, bien que d’autres ne s’en soucient même pas. »

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