Interview d’Araya et Rahel, deux jeunes femmes éthiopiennes engagées dans des associations féministes

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A Addis Abeba, nous avons rencontré Araya et Rahel, deux jeunes femmes travaillant dans des associations dont les actions se focalisent sur les jeunes filles de 14 à 17 ans qui travaillent au quotidien. Leur expérience est révélatrice de ce que peuvent vivre des femmes éduquées, jeunes et engagées au sein d’une ville comme Addis Abeba… Morceaux choisis.

Projet 51 : Quelle est votre opinion, de façon générale, sur la situation des femmes en Ethiopie ?

Araya : Mon opinion personnelle, et je pense que c’est la vérité, est que l’idée même d’égalité hommes-femmes est nouvelle dans notre pays. C’est un concept qui date d’il y a peu de temps, probablement de moins de 50 ans. A Addis Abeba, nous commençons à peine à profiter des évolutions de la société, mais les femmes dans les espaces ruraux n’ont pas cette chance. Elles sont mariées jeunes, vont peu à l’école, se chargent de toutes les tâches ménagères… Il y a du travail qui est fait au plus haut niveau pour promouvoir l’égalité des sexes, mais c’est très dur pour la société d’accepter ces changements. C’est compliqué de dire aux gens que leur façon d’agir depuis toujours est mauvaise ! Si l’on va dans les campagnes et que l’on explique cela aux hommes, ils vont se sentir menacés, car notre société a toujours été dominée par eux. Ils ne veulent pas voir cette domination s’arrêter, et les femmes croient encore qu’elles méritent ce qu’elles subissent. On leur a expliqué que leur position était de servir les autres, de ne pas trop parler, de ne pas donner leur avis, et c’est quelque chose qui est intériorisé en elles. C’est dur d’aider des femmes qui ne réalisent pas qu’elles ont besoin d’aide ! Donc de façon générale, quand je pense à la situation des femmes en Ethiopie, je trouve cela vraiment triste. Nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir…

Rahel : Vous savez, quand j’étais à l’université, j’ai réalisé quelque chose. Les gens parlent tellement d’égalité hommes-femmes, en particulier à Addis, qu’ils croient que cette égalité est réelle, que le combat est achevé. Quand j’allais à des réunions sur ce thème, des gens me le reprochaient, me disaient « mais comment peux-tu croire qu’il n’y a pas d’égalité des sexes ? ». C’est un sujet dont on a beaucoup parlé, mais cela s’est peu retranscrit dans les actes ! Même dans les zones rurales, quand j’ai été faire des enquêtes à 80 kilomètres de Lalibela, bien loin de toute route goudronnée, les gens avaient déjà énormément entendu parler d’égalité hommes-femmes, ils connaissaient les lois sur ce sujet. Mais ils ne les appliquaient pas. Nous avions même rencontré une jeune fille qui avait un bébé, qui avait été mariée et qui avait divorcé, alors qu’elle n’avait que 16 ans !

Araya : Dans le nord du pays, il est courant d’arranger des mariages au moment même de la naissance, c’est-à-dire que des filles naissent et leurs parents ont déjà décidé de leur futur mari. De façon générale, quand nous allons dans les campagnes, on doit faire attention. On peut nous accuser de mettre des idées dans la tête des femmes, et cela va se répercuter sur nous, car les communautés se plaindront que l’on perturbe un système qui a été en place depuis des générations. Une fois, dans une communauté rurale, nous avons voulu apprendre aux femmes des choses quant à leur cycle menstruel et procréatif. Mais les gens de la communauté ne voulaient pas que l’on enseigne aux femmes qu’elles ne peuvent tomber enceintes qu’à certains moments de leur cycle, et non pas n’importe quand. Ils estimaient que cela les conduirait à avoir une activité sexuelle plus prononcée, et donc que cela les rendrait difficiles à surveiller…

Projet 51 : Pour vous, cette idée d’égalité des sexes est une importation de l’extérieur, n’est-ce pas ? Est-ce que cela signifie que quand vous allez dans les communautés rurales, on vous prend parfois pour des intrus, pour des outsiders ?

Rahel : Oui, clairement. On nous reproche parfois d’essayer d’imiter la culture occidentale. C’est pour cela qu’il nous faut remettre les choses dans leur contexte, faire comprendre aux gens ce qu’on veut leur enseigner, et pourquoi on veut leur enseigner. Par exemple, l’idée même de viol conjugal n’existe pas dans les campagnes, ça leur est complètement étranger. Si on leur parle de ce sujet, il faut d’abord leur expliquer que cela existe.

Araya : Ce qui est compliqué pour nous, c’est l’impact de la religion. L’Ethiopie est un pays très religieux, et les hommes qui interprètent la Bible ou le Coran ont tendance à le faire d’une façon telle que la femme est vue comme naturellement inférieure, comme si c’était une évidence. Les hommes essayent de justifier leur prétendue supériorité par des motifs religieux. Dans notre structure, nous sommes des femmes battantes, nous ne nous laissons pas marcher sur les pieds. Sauf que, quand on cherche à faire valoir ses droits, on est mal vus, on nous prend pour des Américaines.

Rahel : Quand tu t’exprimes un peu trop bruyamment, cela rebute les gens. Même dans ma famille, mes tantes me prennent pour une folle, elles disent à ma grand-mère de mieux me surveiller, de faire quelque chose pour m’empêcher d’apparaître comme malpolie, pas sage, ou folle…

Projet 51 : Pour des jeunes femmes comme vous, qui ont une éducation de qualité et qui parlent parfaitement l’anglais, ce n’est pas la solution de facilité de rester en Ethiopie. Est-ce que vous n’avez pas parfois envie de partir vivre dans un autre pays ?

Araya : Pour moi, ça n’a jamais été jusque-là. Si je suis ici, c’est parce que je considère qu’il est important que des gens comme moi puissent dire « il y en a assez » ! Cela me rappelle quelque chose qui m’est arrivé : vous savez, une fois, nous avons fait une formation auprès de différentes personnes qui travaillaient pour le gouvernement. C’est compliqué, parce que ce sont presque tous des hommes, qu’ils ne sont pas de notre génération, et qu’ils sont incapables de considérer les femmes comme leurs égaux. Ils ne sont pas prêts à t’écouter, à respecter les règles que tu leur expliques. Nous avions défini que dès que quelqu’un arrivait en retard, il avait une punition, comme devoir raconter une blague, ou danser devant tous les autres. Au début, ils avaient accepté cette règle, mais dans les faits, ils n’acceptaient pas qu’une femme, et en plus une jeune femme, leur disent de faire ce genre de choses. Un jour, un des employés gouvernementaux était en train d’envoyer un texto pendant que je faisais la formation. J’ai été lui taper sur l’épaule et je lui ai dit « monsieur, c’est interdit », et il a continué ostensiblement. Il n’aurait jamais osé se comporter comme cela si j’avais été un homme… La deuxième fois que j’ai été lui demander de couper son portable, il a fait comme si de rien n’était, et j’ai eu besoin de lui dire « les règles sont les règles » pour qu’il se décide enfin à arrêter. Ca, c’est un argument qui fait mouche auprès d’un employé municipal ! J’ai reporté son comportement à son superviseur, et il a été sanctionné. Il m’a détesté… Mais je pense que c’est important, qu’il fallait que je me batte pour lui faire valoir ma légitimité.

Rahel : J’ai une amie qui a quitté le pays il y a un mois. L’élément déclencheur, c’est un jour où elle a pris un taxi partagé entre Bole et Piazza. Je crois qu’il y avait 11 hommes dans le taxi, et elle était la seule femme. L’homme à côté d’elle a commencé à la harceler, à la toucher à certains endroits, et quand elle a dit à cet homme d’arrêter, personne d’autre n’a dit quoi que ce soit, les gens autour d’elle n’ont pas réagi. Quand ils ont fini par arriver à Piazza, elle tremblait de tout son corps, et elle nous a même téléphoné en pleurs !

Araya : Si je devais vivre cela, je serai dans le prochain avion vers… n’importe où, en fait.

Rahel : Je la comprends, mais moi je pense qu’il faut se battre. J’en suis déjà venu aux mains avec des hommes dont le comportement était irrespectueux, et j’ai vu des femmes me dire « hey, ce n’est pas grave, tu es une femme ». Mais pour moi, le plus important est de se rendre compte que l’on mérite mieux que ça.

Projet 51 : Que souhaitez-vous pour la femme éthiopienne du 21ème siècle ?

Araya : Je veux juste que chacune connaisse ses droits. Que chacune réalise qu’elle mérite mieux que ça. Certaines femmes attendent juste que les hommes leur confèrent plus de droits, mais ce n’est pas le bon raisonnement : nous avons le droit de dire non, de croire suffisamment en nous pour réaliser que les hommes n’ont aucune raison d’être les seuls aux commandes. Tout cela portera peut-être ses fruits quand j’aurai 60 ans ! Si j’ai un garçon, je lui apprendrai à respecter les femmes, à être dans une démarche de « lui pour elle ». Nous devons éduquer les garçons de sorte qu’ils considèrent les femmes comme des êtres humains comme les autres, qu’ils ne fassent pas à une femme ce qu’ils n’aimeraient pas qu’on fasse à leur mère, ou à leur sœur.

Rahel : C’est cela qui est important : voir l’autre comme un être humain, pas comme une menace. Nous ne sommes pas féministes, nous sommes humanistes.

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