Interview de Domitille, coordinatrice nationale de l’Association pour la Promotion de la Femme Burundaise (APFB)

Lors de notre dernière semaine au Burundi, nous avons rencontré Domitille, coordinatrice nationale de l’Association pour la Promotion de la Femme Burundaise (APBF). Entretien.

Projet 51 : Pour commencer, pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Domitille : Je m’appelle Domitille, je suis coordinatrice nationale de l’APBF. Notre association a été créée en 1999, par un groupe de filles étudiantes dans le but de valoriser les droits de leurs sœurs. Avant, au Burundi, les filles étaient vraiment considérées comme en arrière, parce qu’il y a la coutume qui constitue un obstacle à la promotion de leur travail et de leurs droits. A l’époque, il y avait des associations de femmes, mais les spécificités des filles n’étaient pas prises en compte dans la société, c’est pourquoi elles ont voulu créer une association qui serait un cadre pour préparer la fille à occuper des postes décisionnels.

Aujourd’hui, quel est le travail de votre structure ?

Nous travaillons sur 4 domaines : la promotion des droits humains et du genre, la santé sexuelle et la lutte contre le VIH, la lutte contre les violences liées aux genres, la promotion de l’éducation scolaire et de la formation professionnelle.

Quel regard portez-vous sur la situation des femmes aujourd’hui dans le pays ? Le Burundi est assez bien placé dans de nombreux indicateurs d’égalité hommes-femmes, est-ce que cela correspond à la réalité sur le terrain ?

Vous savez, c’est vrai que ce n’est pas la même chose qu’en 1980. Il y a eu des avancées ! Avant, il n’y avait aucune loi pour permettre aux femmes de participer aux instances de décision. Aujourd’hui, dans la Constitution burundaise, il y a un quota de 30 % de femmes au sein des institutions publiques. Mais ce n’est pas assez ! Si l’on voit les statistiques, on voit que les femmes représentent 52 % de la population, donc on plaide pour que le quota passe à 50 %. Dans tous les domaines, on voit que les filles sont en arrière. Cela est dû à beaucoup de choses : d’abord, il y a la culture burundaise. Dans les têtes des gens, ce n’est pas vraiment important que la fille étudie, ou fasse de longues études. On a toujours dans la tête que si la fille va à l’école primaire, cela suffit pour elle. Parce que l’essentiel pour elle, c’est de se marier, d’avoir un mari riche, comme si les hommes doivent trouver des moyens pour faire vivre les filles. Et cette mentalité a un impact non seulement sur les filles, mais aussi sur le développement du pays : si les filles sont la majorité et qu’elles ne produisent pas, qui va produire à leur place ? C’est un problème. C’est pour cela que nous travaillons pour éveiller la conscience des filles elles-mêmes, qu’elles comprennent qu’elles doivent contribuer à leur propre développement, et à celui du pays.

Est-ce que c’est une situation qui s’améliore ?

Dans le domaine de l’éducation, il y a une évolution. A l’école primaire, on voit que les filles étudient. Mais quand on avance dans les classes, on remarque que la plupart des abandons scolaires sont des filles. Et cela à cause des violences sexuelles, des grossesses non désirées : on trouve des enfants du niveau secondaire qui sont enceintes suite à l’ignorance quant à la santé reproductive, et à la pauvreté qui fait que quelqu’un qui paye quelque chose peut l’engrosser… L’autre grande cause de l’abandon scolaire des filles, c‘est la pauvreté. La pauvreté frappe durement les filles, parce que dans la famille, si on manque de moyens, on privilégie toujours les garçons, et c’est la fille qui doit abandonner l’école.

Pour vous, quels sont les principaux obstacles à l’émancipation de la femme et de la fille dans le pays ?

Déjà, il y a la coutume, car c’est incarné dans les consciences et cela nécessite un changement progressif. Mais aussi, il y a la loi qui ne favorise pas assez les filles : même ce quota de 30 %, qui est trop faible, n’est pas respecté dans toutes les institutions !

Ressentez-vous une forte différence, en termes d’émancipation de la femme, entre les milieux ruraux et urbains ?

Oui, bien sûr ! En milieu urbain, beaucoup de gens ont étudié, ont visité d’autres pays, ont pu rencontrer d’autres personnes, donc ils comprennent vite les questions d’égalité entre les garçons et les filles. Mais en milieu rural, c’est là qu’il y a vraiment un problème. Je peux vous donner un exemple : la succession. Au Burundi, on n’a pas de loi sur la succession, donc on se base toujours sur la coutume, qui autorise seulement les hommes à hériter. C’est difficile de faire comprendre que les filles doivent accéder à l’héritage. Mais dans le milieu urbain, on comprend très bien que si l’on possède deux maisons, et que l’on a un garçon et une fille, chacun héritera d’une maison.

Votre association est-elle composée exclusivement de femmes ?

Il y a aussi des garçons à l’APFB, je les aime beaucoup parce que ce sont des gens qui ont vraiment compris le problème qu’il y a dans la société, et c’est très intéressant de voir un garçon sensibiliser un autre garçon pour pouvoir aider ses sœurs.

Justement, est-ce que ce n’est pas compliqué pour eux ?

Oui, bien sûr ! Les autres garçons leur disent parfois qu’ils ne sont pas des garçons, qu’ils sont corrompus par les filles, des choses comme ça… Parfois, il y a même des garçons qui ne veulent pas approcher des filles de chez nous pour le mariage. Ils se disent « elle sera très difficile dans le ménage, elle va imposer de l’égalité entre l’homme et la femme ». Mais parfois, on a même des garçons mariés avec des filles de chez nous qui viennent témoigner dans des activités que nous organisons. Ils viennent dire « j’ai une femme très intelligente, qui m’appuie dans le ménage », parce que la plupart des filles ne savent pas contribuer dans le ménage, ni travailler pour contribuer aux revenus de la maison.

Est-ce que la crise actuelle complique votre travail sur le terrain ?

Nous essayons de travailler malgré la situation actuelle dans le pays, mais vous savez, on ne peut pas travailler là où il n’y a pas la sécurité ! Parfois, on doit fermer nos bureaux ; parfois, des routes sont barrées ; parfois, on ne peut pas bouger, comme vendredi dernier où tout le monde a dû rester chez soi toute la journée à cause des coups de feu.

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Un commentaire pour Interview de Domitille, coordinatrice nationale de l’Association pour la Promotion de la Femme Burundaise (APFB)

  1. HARERIMANA dit :

    Etre dit ou pas, la fille burundaise aura sa propre destinée selon le souci de l’APFB suite a une éducation meilleure et un changement important de son comportement.
    L’APFB a des missions vraiment importantes et qui seront une allumette pour la bougie du développement du pays .

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