Victor, un Germano-Guatémaltèque installé au Rwanda depuis 11 ans, nous parle de la face cachée du Rwanda

Entretien avec Victor, un Germano-Guatémaltèque (!) installé au Rwanda depuis 11 ans. Son opinion diffère de celle de nombreux observateurs. Il faut dire que quand on voit son orphelinat, puis son centre d’aide aux femmes violées, se faire fermer par les autorités, forcément, cela énerve, et cela donne naissance à une opinion fortement dissidente. En gros, pour Victor, tout visiteur au Rwanda assiste à un véritable Truman Show, dont le peuple rwandais est le protagoniste… Attention, ça pique.

Comment un orphelinat aussi moderne, qui a été créé en 1994, a-t-il dû fermer ?

Vous savez, l’orphelinat avait été créé après le génocide, pour aider les enfants des victimes. Mais aujourd’hui, avoir des orphelinats, c’est montrer au monde extérieur qu’il y a des orphelins. Et ce n’est pas le message que ce gouvernement veut faire passer. Alors ils ont choisi de fermer les orphelinats du pays, en prétendant qu’il y avait des détournements d’argent, que les petites filles s’y faisaient régulièrement violer. En ce qui nous concerne, le gouvernement nous avait donné une deadline : le 31 décembre dernier, l’orphelinat devait fermer. Nous avions toujours près de 20 enfants ici, et j’ai passé beaucoup de temps à essayer de trouver des gens qui seraient prêts à les aider. Puis nous avons fini par devoir les laisser partir.

Et ensuite ?

A ce moment-là, nous voulions lancer autre chose. Cela a pris du temps, car nous devions parler aux autorités, et ils nous ont suggéré de lancer un centre d’aide aux femmes violées. Nous voulions aider des femmes d’au moins 18 ans, qui avaient été violées, qui avaient eu un enfant hors mariage, et qui venaient de cette région. Cela fait beaucoup de conditions ! Et pourtant, quand nous avons cherché des femmes à aider, nous en avions 47 qui avaient besoin de nous… Alors nous avons lancé ce projet, et il a fonctionné à peu près deux mois, voire trois. Puis je suis retourné en Amérique Centrale voir m famille, et quand je suis revenu, j’ai appris que les autorités étaient venues et avaient fait partir tout le monde ! Je me suis dit « que s’est-il passé ici ? ». Ce qui est intéressant, c’est qu’à ce moment-là il y avait des journalistes hollandais ici. Mais ils ne se sont pas emparés de l’histoire, ils étaient venus pour autre chose. Il y avait aussi des journalistes rwandais, mais on les a dissuadés de venir. Tout s’est passé dans le secret, ils ont fait comme si l’on n’avait jamais existé. Parce que pour ce gouvernement, le viol n’est pas un problème au Rwanda. C’est ce qu’il faut montrer au monde extérieur.

Et dans ce contexte, y a-t-il tout de même des ONG indépendantes dans ce pays ?

L’attitude du gouvernement, c’est que les étrangers ne sont pas nécessaires dans ce pays. Ce qu’ils veulent, ce n’est pas nous, c’est notre argent. Mais on ne se contentera pas de leur donner l’argent ! On veut faire le travail nous-mêmes, aider directement les gens. Mais pour le gouvernement, mieux vaut laisser les gens dans leur situation, dans leur pauvreté absolue, que de reconnaître le problème. C’est pour cela qu’ils cachent les problèmes, qu’ils les ignorent. C’est pour cela qu’ils ont fermé l’orphelinat, ou le centre d’aide aux femmes.

Et l’image du Rwanda qui se développe à vitesse grand V, dans tout ça ?

Pour moi, même le Congo-Kinshasa se porte mieux que le Rwanda ! Au moins, là-bas, les gens peuvent dire au Président qu’ils ne sont pas d’accord…Vous savez, j’ai grandi dans un pays avec des circonstances similaires : le Guatemala est le pays d’Amérique Latine à avoir le plus connu la guerre civile. Mais, là-bas, les gens se battent en fonction de leurs opinions. Et je pense que c’est ça, la différence.

Et en ce qui concerne les femmes, alors ? Le Rwanda est tout de même présenté comme un exemple en termes de situation des femmes… Pour vous, ça se passe mieux en R.D. Congo ?

Vous savez, la RD Congo est 89 fois plus grande que le Rwanda, sans doute même plus grand que toute l’Europe de l’Ouest. C’est vrai qu’il y a des zones du Congo, comme le Nord Kivu, où les femmes sont systématiquement violées. Bien sûr, à ce niveau, cela se passe mieux ! Mais la liberté d’expression, on oublie que c’est très important. C’est ce que l’on dit souvent : ici, les gens ne sont pas prêts pour un système démocratique, il faut une dictature… Mais cela fait déjà 20 ans que le pays est transformé de l’intérieur, que des mensonges sont propagés pour endoctriner la population. Et maintenant, on va encore avoir des dizaines d’années avec ce stupide dictateur !

Y a-t-il de la corruption au Rwanda ?

Officiellement, non. Officieusement… Comment dire ? Vous voyez les orages là-bas, de l’autre côté du lac ? Quand on les voit d’ici, ils nous paraissent spectaculaires, ils attisent notre curiosité, notre fascination. Mais si l’on est en plein dedans, si l’on se fait foudroyer, alors notre vision de ces orages change complètement. C’est la même chose avec les autorités rwandaises. Quand on doit travailler avec eux, on se rend compte qu’on ne les voyait pas de la bonne manière. Parce qu’encore une fois, tout cela est un spectacle, une façade construite par Kagamé pour impressionner l’occident.

Pour vous, le « miracle » rwandais, toute cette belle histoire, c’est juste une façade ?

Je ne crois pas en cette vision selon laquelle le Rwanda est un exemple de bon développement. Je crois que c’est un exemple de développement très dangereux. Si vous voulez développer un pays, il faut investir dans le peuple de ce pays ! S’assurer qu’ils ont de quoi manger, qu’ils sont en bonne santé, qu’ils ont une bonne éducation, qu’ils peuvent subvenir à leurs besoins… Il ne faut pas commencer en construisant des grandes choses, en installant la fibre optique, en empêchant les gens de laisser leurs vaches en liberté, en interdisant les tongs dans les rues de Kigali, en construisant un Musée de l’Environnement à Kibuye… Quelle idiotie ! Un Musée de l’Environnement dans l’un des pays les plus pauvres de la planète Terre ! Alors qu’ils feraient tellement mieux de viser à un développement durable pour le peuple… Mais c’est toujours la même attitude : impressionner, faire le spectacle. Par exemple, toutes les maisons ici ont des toits en tôle ondulée. Cela a l’air fantastique. Mais allez voir à l’intérieur des maisons, ils n’ont pas de table, pas de matelas, mais ils ont ces toits. Vu de l’extérieur, cela semble génial.

On ne va pas vous cacher que ce texte est polémique. Le Projet 51 n’a pas vocation à faire de la politique, mais on a trouvé intéressants les propos de Victor, notamment en ce qui concerne le place de la société civile dans le pays. Et on aura l’occasion de vous livrer nos impressions personnelles et autres apprentissages sur le Rwanda dans les jours à venir.

Laissons-lui donc le mot de la fin :

« Vous savez, je vous parle de ce que je vis ici. Je ne peux pas parler de ce qui se passe à Kigali car c’est ici que je vis. Je ne connais pas l’intégralité de ce pays. Tout cela, ce sont juste mes impressions de ces 11 dernières années. Je suis juste un habitant d’Amérique Latine avec des origines allemandes, et 11 ans de vécu ici. C’est tout ! »

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