Les enfants talibés au Sénégal

talibé-Aujourd’hui, on va faire une exception, et l’on va vous parler d’un thème qui ne concerne que les garçons.

Car, cette semaine, nous avons eu la chance de rencontrer Madame Bintou Coumba Yalli Fall, une femme brillante qui occupe des fonctions importantes aussi bien dans le secteur privé (Experte financier / Comptable au sein du Swiss Tropical & Public Health Institute), que dans le secteur associatif (Responsable Financier au sein de l’ADPT Elemen’t’erres).

L’ADPT Elemen’t’erres est une association sénégalo-angevine créée en 2005 pour venir en aide aux enfants talibés de la banlieue dakaroise.

Nous voyons d’ici les yeux ronds de certains : un enfant talibé, c’est quoi ?

Un talibé, c’est un petit garçon que ses parents (pauvres) ont confié à une école coranique (généralement moyennant une certaine somme d’argent…), afin qu’il puisse apprendre le Coran et recevoir un enseignement sous la direction d’un marabout. Dans ce contexte, mendier fait partie de l’éducation du petit talibé, qui est bien souvent amené à passer sa matinée dans la rue, un pot de sauce tomate à la main, à frapper aux fenêtres des voitures qui passent. Quiconque a déjà voyagé au Sénégal ou au Burkina Faso, par exemple, en a forcément vu à profusion dans les grandes villes du pays.

Le problème, c’est que bien souvent, cette mendicité forcée relève en fait d’un véritable trafic, dans lequel l’enfant est obligé de ramener une certaine somme à son marabout le soir venu (souvent entre 250 et 500 Francs CFA, soit 35 à 80 centimes), sous peine de se voir infliger des sévices corporels en tous genres. Cela pourrait être jugé comme normal si le marabout contribuait à financer le logement ou la nourriture du talibé. Ce n’est pas le cas, et cela fait de l’enfant « une source de revenus pour le marabout », pour reprendre le propos de Madame Fall.

En bref, un petit garçon talibé est victime d’esclavage moderne. « Vendu » par ses parents à un « maître » marabout, affecté aux tâches domestiques, dépendant économiquement de la générosité des autres, et sans possibilité de fuguer car leur village se trouve généralement à des centaines kilomètres de la grande ville où ils ont été forcés à la mendicité. A tel point que de nombreux enfants talibés, au Sénégal, proviennent du Mali ou de Guinée-Bissau.

Mentionnons tout de même, par honnêteté intellectuelle, que tous les talibés ne peuvent être considérés comme victimes d’esclavage moderne. Certains marabouts ne réclament pas d’argent à leurs talibés, et les laissent profiter du fruit de leur mendicité. Certains s’achètent même leurs propres habits, ou un téléphone portable. Mais la frontière entre une démarche sincère d’apprentissage coranique et un système d’esclavage moderne est parfois dure à tracer, et on ne peut contester le fait que la plupart des talibés sont des enfants exploités.

C’est dans ce contexte que sont nécessaires des associations comme l’ADPT, qui propose des petits déjeuners, des cours d’alphabétisation, des soins médicaux, des toilettes en libre accès ou encore des sorties éducatives (sur l’île de Gorée, au Palais Présidentiel…) pour les talibés. L’association a même été jusqu’à construire des chambres pour loger des enfants talibés de la banlieue de Dakar, et ce chantier était sous la conduite d’un maître d’oeuvre qui était lui-même… un ancien talibé.

Le problème, c’est que pour pouvoir aider un talibé, il faut s’adresser à celui qui peut presque être considéré comme son maître : le marabout, qui a parfois intérêt à conserver sa forte emprise sur « ses » enfants. Convaincre un marabout de laisser l’association aider les talibés est un vrai défi : « c’est très difficile de gérer cela avec un marabout », nous dit Madame Fall. Et parmi ceux qui jouent le jeu ? « On ne peut jamais savoir si le marabout veut le bien des enfants ou s’il ne cherche que son intérêt »…

Généralement, un talibé quitte l’école coranique lorsque son enseignement est considéré comme abouti, et/ou quand le marabout ne jouit plus d’une autorité suffisante sur lui. Souvent, cela se produit vers 15 ans. L’ADPT propose alors des formations professionnalisantes pour insérer l’adolescent tout juste sorti de son école coranique, et peut même l’accompagner vers la création d’Activités Génératrices de Revenus (AGR).

Pourquoi ce système perdure-t-il ?

On avait parlé, dans le cas de l’esclavage en Mauritanie, de la servitude volontaire des esclaves domestiques. Ici, ce n’est pas le cas. Au contraire, nous a confié Madame Fall, les enfants talibés se plaignent de leur situation, souhaitent retourner chez leurs parents dans leur village et ne se sentent pas obligés d’être talibés. La plupart du temps, ils n’ont d’ailleurs pas choisi eux-mêmes de rejoindre une école coranique.

Il ne s’agit pas non plus d’un problème de « sacralisation » du marabout : au contraire, les enfants se moquent beaucoup de lui dès qu’il a le dos tourné.

Mais pour autant, le marabout est le seul tuteur, la seule figure d’autorité, de l’enfant talibé qui a été déraciné de sa famille. Si l’enfant part, il deviendra un enfant des rues. Pour le dire autrement, il n’y a aucune alternative viable à sa situation.

Que peut-on faire ?

La priorité d’associations comme l’ADPT, c’est non seulement de lutter pour résoudre le problème à sa racine, mais aussi d’accompagner les enfants talibés d’ici là. Problème : il est bien difficile de trouver des bénévoles au Sénégal, en particulier dans ce domaine, car « certains pensent que c’est perdu d’avance ».

Pourtant, l’optimisme est de rigueur. La mendicité est officiellement interdite au Sénégal, bien que la loi ne soit pas appliquée à cause, notamment, du poids politique des marabouts. Mais « il n »y a jamais eu cette sensibilisation au niveau local », avec notamment de nombreuses marches et opérations de sensibilisation en tous genres. Pour cette raison, Madame Fall estime que l’évolution des mentalités va accroître la volonté politique de l’Etat sénégalais, et que ce problème pourrait être éradiqué dans les années à venir.

Et en attendant ?

D’après Human Rights Watch en français, ils seraient 50 000 petits Sénégalais de 5 à 15 ans à être talibés.

C’est plus que le nombre de petits garçons de cet âge vivant dans la seule ville de Lyon.

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