Réflexions sur l’esclavage moderne en Mauritanie

Imaginez un Stade de France bondé, et ajoutez-y un Parc des Princes plein à craquer. Vous avez alors devant vous 120 000 paires d’yeux, 120 000 visages, 120 000 têtes qui sont autant d’individualités. Maintenant, imaginez que chacun de ces êtres humains n’ait qu’un seul patron, qui ne le paye pas, qui lui impose de s’occuper de la moindre des ses tâches ménagères, et qui vit trop loin du premier village pour espérer pouvoir fuir à la première occasion.

120 000, c’est le nombre d’esclaves en Mauritanie. Pour le dire autrement, au pays du Petit Prince, un être humain sur 25 est victime de l’esclavage. Et cela se passe en 2015, à 5 heures d’avion de Paris.

C’est quelque chose qui est dur à concevoir pour nous autres occidentaux : que signifie être un esclave à notre époque ? L’esclavage, c’est faire la cuisine, le ménage, les courses et les autres corvées de son maître, et s’occuper de ses enfants, parfois même les allaiter au détriment de son propre enfant, le tout sans être payé. La contrepartie : être nourri pour pouvoir être en état de remettre ça le lendemain. Surtout, être esclave, c’est ne pouvoir s’extirper de cette situation qu’en fuyant, ou en étant libéré par l’action de la police.

« La Mauritanie est un pays expert en signature de textes qu’elle n’applique pas », nous a dit une membre de SOS-Esclaves que nous avons eu la chance de rencontrer. En effet, cette pratique, traditionnellement pratiquée par les Maures Blancs sur les populations noires de Mauritanie, est officiellement abolie depuis des décennies. Mais dans les faits, il existe encore des poches de résistance dans les régions reculées du fin fond du Sahara.

Pourquoi ?

Parce que les esclavagistes ne veulent pas renoncer à une main-d’œuvre soumise, corvéable à merci, et surtout gratuite. Parce que les responsables religieux voient leurs discours instrumentalisés pour que certaines populations peu instruites croient que l’esclavage est un précepte de l’islam. Parce que les esclaves vivent isolés, dans des habitations loin de tout, et que connaître leur existence est une gageure. Et parce que « si un esclave rejette le système, qui va lui donner à manger ? ».

Car être esclave, c’est croire que son paradis se trouve sous les pieds de son maître. Voir celui-ci comme un personnage sacré. Accepter aveuglément de marcher sur des braises s’il lui demande, comme nous l’a raconté notre interlocutrice en nous citant l’exemple d’une ancienne esclave qu’elle avait accompagnée dans sa réinsertion.

Un esclave est souvent fier de l’être. Et, donc, désireux de le rester. Or, on ne peut sortir quelqu’un d’un enfer que s’il l’accepte. Et l’intériorisation, par l’esclave, de sa condition, bien souvent héréditaire, ne l’incite pas à la rébellion.

« Maintenant que vous voyez combien la femme mauritanienne souffre, imaginez un peu la femme esclave »… Dans ce cas précis, c’est la double peine. Un esclave qui prend conscience de son droit à la dignité humaine, cela demande déjà un sacré processus de déconstruction de sa servitude volontaire ! Une femme esclave qui choisit de fuir, c’est une autre paire de manches. Car si elle veut fuir et marcher des heures (voire parfois des jours) dans le désert pour gagner sa liberté, il lui faudrait abandonner ses enfants, bien souvent des « bâtards » issus du viol par son maître. Et une mère qui abandonne ses enfants, a fortiori dans une société musulmane, c’est une sacrée paire de manches…

Malgré tout, imaginons le scénario d’une femme qui arrive à quitter le foyer dans lequel elle est enfermée. Vient ensuite le problème de la réinsertion. Pendant les premières décennies de sa vie, un esclave n’a appris qu’à faire les tâches domestiques d’une certaine façon, en ne faisant que suivre des ordres, en ne prenant pas d’initiative. Un esclave libéré est alors bien souvent inapte à une vie urbaine libre. Des associations comme SOS Esclaves mettent en place des programmes d’alphabétisation, des formations professionnalisantes et des projets de microcrédit auprès de ces populations. C’est bien sûr un travail de fourmi, mais comment apprendre à chasser à un oiseau qui a passé sa vie en cage ?

Finissons en mentionnant l’Arabie Saoudite. C’est un pays que nous aurions adoré inclure dans le Projet 51. Si seulement le pays acceptait de délivrer des Visas touristiques à des non-Musulmans…

Il y a quelques années, ce sont plus de 400 jeunes filles pauvres (et noires) de Mauritanie qui ont été sélectionnées (comme dans un marché aux esclaves), puis ont pris l’avion vers La Mecque, sans autre garantie que des promesses de richesses et d’émancipation. Notons qu’il leur a été possible d’avoir un Visa saoudien, alors même que le pays va jusqu’à refuser les visas pour les femmes non accompagnées de leur mari souhaitant effectuer le pèlerinage à La Mecque.

Elles sont 12 à être revenues, et ce qu’elles racontent sur les sévices physiques, moraux et sexuels qu’elles ont subis là-bas en dit plus long sur la politique saoudienne que le moindre article géopolitique…

« Il y a des Maures qui sont plus pauvres que les plus pauvres, mais on ne leur propose jamais ça ». On sera amenés à vous reparler du gap ethnique en Mauritanie dans un prochain texte. Mais mentionnons tout de même, pour être exhaustifs, qu’à la base de l’esclavage subsiste un racisme latent de certains Blancs, qui se considèrent comme de vrais Mauritaniens, à l’égard des Noirs, considérés comme des intrus de caste inférieure.

« I have a dream that one day the sons of former slaves and the sons of former slave owners will be able to sit down together at the table of brotherhood » – Martin Luther King

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