Nos observations sur les rapports entre les communautés au sein de la société mauritanienne

Responsables associatives mauritaniennes rencontrées avec la collaboration de l'antenne France Volontaires Mauritanie

On ne va pas se mentir, parler des rapports entre les communautés en Mauritanie reste compliqué. Ce pays est un exemple frappant de mixité culturelle. Pourtant, tout le monde (ou presque) nous dresse le portrait d’une Mauritanie où les rapports entre les communautés sont de plus en plus explosifs.

De manière officieuse comme officielle, on distingue (généralement) 5 communautés en Mauritanie :
– les maures, qui se divisent en deux groupes : maures blancs d’un côté et maures noirs ou Harratines (anciens esclaves et leurs descendants) de l’autre
– les négro-mauritaniens, qui se divisent en trois groupes : les soninkés, les peuls et les wolofs.

Si la plupart des responsables associatives rencontrées à Nouakchott et âgées d’une cinquantaine d’années admettent que lorsqu’elles étaient jeunes on ne faisait pas de différence entre les Mauritaniens et que les familles étaient réellement métissées, elles nous affirment toutes craindre l’éclatement dans un avenir proche.

Le but n’est pas de faire de la politique fiction, et la ligne rouge de leur engagement citoyen est d’ailleurs de tout faire pour préserver la cohésion sociale.

Mais alors, qu’est-ce qui amène tant de personnes différentes à nous parler d’une « bombe prête à exploser », à estimer « qu’on finira un jour par être dans la même situation que l’intifada en Palestine », dans un pays où différentes populations se sont côtoyées, mélangées et ont vécu en harmonie pendant des décennies ?

Pour beaucoup, la réponse est à trouver dans un racisme d’Etat, accentué depuis les années 1980-1990. Là encore, les extraits de vie des militantes de terrain sont révélateurs. Alors que l’une d’entre elles (noire) a exercé le métier de sage-femme, elle constate qu’aujourd’hui aucune femme noire ne peut accéder à cette profession. Elle nous livre un moment marquant de sa vie professionnelle :

« La télévision nationale devait réaliser des images avec des sages-femmes pour illustrer un sujet. Les prises de vues devaient se passer dans une salle. J’ai pris toutes mes collègues noires par la main pour leur dire que nous devions aussi y aller. Nous nous sommes assises au premier rang. Quand les journalistes sont entrés, on voyait bien que la disposition ne leur convenait pas. Ils ont essayé de faire des changements mais nous avons tenu bon et refusé de nous mettre systématiquement derrière nos collègues maures blanches ou hors champ. Finalement ils ont dû tourner dans cette configuration mais ils ont tout coupé au montage et jusqu’à aujourd’hui ces images ne sont jamais sorties. »

Cette anecdote saisissante correspond bien à l’image que les médias choisissent de diffuser : une Mauritanie majoritairement blanche, en évinçant de manière quasi systématique les citoyens mauritaniens d’une couleur de peau jugée trop foncée ou en les restreignant à certains rôles…

Les récits qui nous sont livrés ne tardent pas à dévoiler le problème de fond: les maures blancs accaparent à eux seuls l’essentiel de la visibilité médiatique, mais aussi et surtout du pouvoir politique et des richesses.
On en revient à l’éternel dilemme : les tensions entre communautés et les replis identitaires apparaissent ou réapparaissent lorsque la répartition et l’accès aux ressources est déterminé majoritairement par des critères de naissance.

Ce que nos interlocuteurs dénoncent, c’est avant tout l’absence totale de volonté politique d’apaiser la situation et de garantir l’unité nationale. Nombreux sont ceux qui vont jusqu’à affirmer que tout est fait pour aiguiser les tensions : « dénégrification » de l’armée (notamment les postes à responsabilités), arabisation des institutions publiques et de l’administration, utilisation courante du dialecte local (hassanya) dans le domaine professionnel, etc.

Ils s’indignent de l’accès aux postes déterminé par l’appartenance communautaire et les réseaux familiaux. Ainsi, une femme nous raconte le parcours de son fils (noir) qui a étudié aux Etats-Unis avec un camarade maure (blanc) :

« Le jour des résultats, mon fils m’annonce qu’il a obtenu son diplôme avec mention et que son ami maure a été recalé. Il le soutient pendant les jours qui suivent, mais très vite son camarade est prié par sa famille de rentrer au pays, sans redoubler et donc sans diplôme en poche. Quelques semaines plus tard, il est placé à un très bon poste par relations familiales. Mon fils, des mois après son retour, ne parvient toujours pas à trouver un emploi correspondant à son parcours, même en baissant ses critères. Une seule voie s’offre alors à lui : quitter le pays et mettre ses compétences au service d’un autre ».

Ainsi, les conséquences quotidiennes et visibles de ces politiques sont nombreuses : séparation des communautés à l’école, ségrégation spatiale dans les villes, raréfaction des mariages mixtes…et développement d’une haine de certains noirs contre les maures blancs, notamment en milieu urbain.

Toutefois, avec deux semaines passées sur la route, nous avons pu voir que les situations varient selon les régions. Si dans les villes, notamment à Nouakchott et à Nouadhibou, des tensions ou en tout cas de fortes tendances à la séparation sont effectivement perceptibles, nous n’avons pas eu le même ressenti en milieu rural. Dans les petites villes et villages de l’Adrar, les populations semblaient davantage mélangées et peu préoccupées par l’appartenance communautaire. De même, tous nos interlocuteurs se sont accordés pour dire qu’au Sud, notamment le long du fleuve Sénégal, les noirs étaient beaucoup mieux considérés.

Parce c’est aussi de considération dont il s’agit. Si dans les endroits où les rapports sont les plus tendus les blancs expriment leur sentiment de supériorité dans leur manière de s’adresser aux noirs, il n’est pas rare de voir des noirs s’écraser totalement face à des blancs et intérioriser cette infériorité. Comme l’esclavage, on en revient là à une acceptation passive de sa condition et à une forme moderne beaucoup plus « psychologique » que physiquement contrainte de la soumission.

Alors quelles perspectives pour la Mauritanie de demain ? Difficile à dire.
Comme nous l’explique Aminetou Mint Moctar, grande militante pour les droits humains, les grandes batailles à mener seront avant tout économiques et sociales pour qu’une réelle égalité « sans réserve » soit possible, puisque la Mauritanie possède déjà un arsenal juridique (seulement partiellement appliqué) tant pour protéger les femmes et les membres de chaque communauté que pour lutter contre le travail forcé ou les mariages précoces. Comme beaucoup d’autres, même si elle reste inquiète, elle place son espoir dans les nouvelles générations :

« Je compte quand même sur une jeunesse démocrate, en train d’être formée, qui prend conscience des réalités et de la nécessité de l’unité nationale. »

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