Suite de notre rencontre avec Madame Aïcha Ech Channa

« Dans les mosquées, ils passent leur temps à nous envoyer vers l’enfer et le paradis, moi je voudrais qu’ils nous emmènent vers l’éducation sexuelle de nos enfants, pour protéger les vies de nos filles, de leurs parents et de nos familles »

Il aurait été absurde de résumer notre belle rencontre avec Aïcha Ech Channa (Présidente d’Association Solidarité Féminine (ASF)) en un seul article. Nous avions en face de nous une interlocutrice qui a eu l’occasion, tout au long de ses 74 ans sur cette terre marocaine, de connaître la société, l’écouter, l’observer, et comprendre ses problèmes. A ce titre, son opinion sur le Maroc de 2015 est passionnante.

Car, comme nous en avons parlé dans notre fiche d’identité du Maroc, on tient là un pays à un tournant de son histoire, tiraillé entre la tradition incarnée par ces femmes marchant en niqab dans les ruelles sales et agitées de la médina de Casablanca, et le modernisme exprimé par son tramway rouge, ses enseignes occidentales et ses chantiers résidentiels tels que la Résidence La Bastille et le Louvre Center (!). Certes, le chemin parcouru récemment en matière d’émancipation de la femme a été immense. Mais rien ne vient tout seul, et des associations comme Solidarité Féminine sont toujours là pour « apprendre à résister et à lutter pour le changement dans nos sociétés ».

Il faut dire que le Maroc est un pays « en voie de démocratisation », et que la situation des femmes est encore loin d’y être égalitaire. Interdiction de l’avortement, influence prépondérante des mouvements islamistes, absence de planning familial, opportunités économiques restreintes… Bien sûr, un certain prisme consisterait à jeter la faute sur les hommes (et les femmes ?) politiques du pays. Pour Aïcha Ech Channa, il n’en est rien : l’évolution de la loi ne pouvant précéder celle des mentalités, c’est bien dans cette dernière que réside l’enjeu du Maroc de 2015.

Car, à l’instar de ce qui se passe dans de nombreuses sociétés rurales et / ou traditionnelles du monde entier, l’absence de planning familial est perçu comme un moyen de contrôle de la fécondité féminine par d’autres qu’elle-même, et donc comme un moyen de contrôle du corps féminin. La sexualité n’étant traditionnellement acceptée que dans le cadre du mariage, les programmes étatiques d’accès à la contraception sont uniquement proposés aux couples mariés. Le message est clair : les autres ne sont pas les bienvenus, et ce ne sont pas les rafles régulières de jeunes amoureux enlacés sur la corniche de Casablanca qui feront croire le contraire.

Pour Madame Channa, afin d’éviter des grossesses non désirées et non comprises telles que nous l’avons évoqué dans notre texte d’hier, il faudrait que l’éducation sexuelle soit inscrite dans les programmes d’éducation. Selon elle, cet enseignent pourrait même prendre place à la mosquée : Aïcha Ech Channa nous parle à 3 reprises de ce livre intitulé La Bible, le Coran et la Science de Maurice Bucaille, qui exprime que les textes coraniques sont compatibles avec l’éducation sexuelle des jeunes filles.

Cela éviterait ainsi que 23 des 153 enfants naissant chaque jour hors mariage dans le Royaume ne soient abandonnées. Autrement dit, cela éviterait à 11 % de la « génération 2014 » de naître malgré eux, en tant que bâtards, et de n’être ensuite perçus qu’en tant qu’exclus et à exclure.

D’où, aussi, la question de l’avortement, sujet de société majeur et particulièrement d’actualité au sein du Royaume. Aïcha Ech Channa a passé les 30 dernières années de sa vie à aider des enfants dont la mère a fait le choix de ne pas avorter. Elle est donc bien loin d’en faire l’apologie, mais condamne l’interdiction totale telle qu’elle a cours actuellement.

Pour elle, avorter ne devrait pas se faire clandestinement, dans des cliniques privées, auprès de personnel médical tarifant 3500 Dirhams (350 €) ces actes illégaux. Au contraire, avorter devrait être « une décision personnelle et accompagnée, qui permet à la femme enceinte célibataire d’avoir toutes les solutions humaines à sa disposition : il faut s’asseoir avec sa fille, et faire un choix concerté ».

Le fait d’autoriser l’avortement en cas de viol ? Un faux sujet : « une fille qui vit en campagne, elle n’ose même pas dire qu’elle a ses règles. Alors, si elle subit un viol, et plus encore si c’est un viol incestueux, il n’y a aucune chance qu’elle en parle »…

Nous avons beaucoup appris pendant ces 4 heures avec Aïcha Ech Channa. Nous espérons avoir réussi à partager ce qui nous a le plus marqué dans ses propos. Et, pour finir, on vous laisse réfléchir sur cette phrase :

« Si on ne fait rien notre Roi – et que Dieu lui prête longue vie – aura un fils qui devra gouverner 50 % de bâtards »

Mosquée Hassan II à Casablanca (Maroc)

Mosquée Hassan II à Casablanca (Maroc)

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Un commentaire pour Suite de notre rencontre avec Madame Aïcha Ech Channa

  1. Pascal dit :

    Merci (et bravo !) pour ces deux articles, passionnants : vous semblez vraiment avoir rencontrè une personne de très grande qualité. Et vous nous faites admirablement partager ses réflexions : voilà de vrais sujets de société… Je vais diffuser ces deux premières publications à quelques amis qui connaissent bien ce Royaume du Maroc, un pays vraiment à part : je pense qu’ils seront très intéressés.
    On lui souhaite (au Royaume) de réussir sans heurts les profondes transformations qui l’attendent : cela se jouera dans la durée…
    Quoi qu’il en soit, puisse votre voyage se poursuivre aussi bien qu’il semble commencer !

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